Confusion de langue entre les adultes et l’enfant

Le langage de la tendresse et de la passion1

C’était une erreur de vouloir faire entrer de force, dans un rapport au Congrès, le thème trop vaste de l’origine extérieure de la formation du caractère et de la névrose. Je me contenterai donc de présenter un court extrait de ce que j’aurais voulu en dire. Il serait peut-être utile d’indiquer d’abord comment je suis arrivé à poser le problème tel qu’il est formulé par le titre. Au cours de ma conférence faite à la Société Viennoise de Psychanalyse, lors du soixante-quinzième anniversaire du Professeur Freud, j’ai parlé d’une régression dans la technique (et, en partie aussi, dans la théorie des névroses), qui m’a été imposée par certains échecs ou résultats thérapeutiques incomplets. J’entends, par là, l’importance accordée récemment au facteur traumatique, si injustement négligé ces derniers temps dans la pathogenèse des névroses. Le fait de ne pas approfondir suffisamment l’origine extérieure comporte un danger, celui d’avoir recours à des explications hâtives en invoquant la prédisposition et la constitution. Les manifestations que je qualifierai d’impressionnantes, les répétitions quasi hallucinatoires d’événements traumatiques, qui commençaient à s’accumuler dans ma pratique, autorisaient l’espoir que, grâce à une telle abréaction, des quantités importantes d’affects refoulés s’imposent à la vie affective consciente, et puissent bientôt mettre fin à l’apparition des symptômes ; surtout quand la superstructure des affects a été suffisamment assouplie par le travail analytique.

Malheureusement, cet espoir n’a été comblé que de façon très imparfaite, et même, dans plusieurs cas, je me suis trouvé dans un grand embarras. La répétition encouragée par l’analyse avait trop bien réussi. Sans doute pouvait-on constater une amélioration sensible de certains symptômes, mais par contre les patients commençaient à se plaindre d’états d’angoisse nocturne, et souffraient même de cauchemars pénibles ; la séance d’analyse dégénérait, chaque fois, en une crise d’angoisse hystérique. Ceci, bien que la symptomatologie qui semblait alarmante fût analysée d’une manière consciencieuse, ce qui apparemment convainquait et tranquillisait le patient : le résultat, qu’on espérait durable, ne l’était pourtant pas et, le matin suivant, le malade se plaignait à nouveau d’une nuit effroyable, la séance d’analyse devenant une nouvelle répétition du trauma. Pendant un certain temps, je me consolai de cet embarras en me disant, comme de coutume, que le patient avait de trop fortes résistances, ou qu’il souffrait d’un refoulement dont il ne pouvait prendre conscience et se décharger que par étapes. Aucune modification essentielle n’étant survenue après un délai assez long, j’ai dû procéder une fois de plus à mon autocritique. Je dressais l’oreille quand les patients m’accusaient d’être insensible, froid, et même dur et cruel, quand ils me reprochaient d’être égoïste, sans cœur et présomptueux, quand ils me criaient : « Vite, aidez-moi, ne me laissez pas mourir dans la détresse... » Je fis mon examen de conscience pour voir si, malgré ma bonne volonté consciente, il n’y avait pas quelque vérité dans ces accusations. Il faut dire que ces explosions de colère et de fureur ne survenaient qu’exceptionnellement ; très souvent, à la fin de la séance mes interprétations étaient acceptées par le patient avec une docilité et un empressement frappant, et même avec désarroi. Pour fugace que fût cette impression, elle me fit soupçonner que même ces patients dociles éprouvaient secrètement des pulsions de haine et de colère, et je les incitai à abandonner tout ménagement à mon égard. Mais cet encouragement eut peu de succès, la plupart refusèrent énergiquement d’accepter cette demande excessive, bien qu’elle fût suffisamment étayée par le matériel analytique.

J’arrivai peu à peu à la conviction que les patients perçoivent avec beaucoup de finesse les souhaits, les tendances, les humeurs, les sympathies et antipathies de l’analyste, même lorsque celui-ci en est totalement inconscient lui-même. Au lieu de contredire l’analyste, de l’accuser de défaillance ou de commettre des erreurs, les patients s’identifient à lui. C’est seulement à des moments exceptionnels d’excitation hystéroïde — c’est-à-dire dans un état presque inconscient — que les malades peuvent amasser suffisamment de courage pour protester. D’habitude, ils ne se permettent aucune critique à notre égard ; une telle critique ne leur vient même pas à l’esprit, à moins d’en avoir reçu de nous permission expresse ou encouragement direct. Nous devons donc non seulement apprendre à deviner, à partir des associations des malades, les choses déplaisantes du passé, mais aussi nous astreindre davantage à deviner les critiques refoulées ou réprimées qui nous sont adressées.

C’est là que nous nous heurtons à des résistances non négligeables, non pas celles du patient, mais nos propres résistances. Nous devons avant tout être analysés tout à fait bien, et connaître à fond tous nos traits de caractère déplaisants, extérieurs ou intérieurs, afin de nous attendre à presque tout ce que les associations de nos patients peuvent contenir de haine et de mépris cachés.

Ceci nous amène au problème de savoir jusqu’où a été l’analyse de l’analyste, problème qui prend de plus en plus d’importance. Il ne faut pas oublier que l’analyse en profondeur d’une névrose exige presque toujours plusieurs années, tandis que l’analyse didactique habituelle ne dure souvent que quelques mois, ou un an à un an et demi, ce qui peut aboutir à la situation impossible que, peu à peu, nos patients sont mieux analysés que nous. Du moins ils présentent des signes d’une telle supériorité, mais sont incapables de l’exprimer verbalement. Ils tombent dans une extrême soumission, manifestement à la suite de l’incapacité, ou de la peur dans laquelle ils se trouvent, de nous déplaire en nous critiquant.

Une grande part de la critique refoulée concerne ce que l’on pourrait appeler l’hypocrisie professionnelle. Nous accueillons poliment le patient quand il entre, nous lui demandons de nous faire part de ses associations, nous lui promettons, ainsi, de l’écouter attentivement et de consacrer tout notre intérêt à son bien-être et au travail d’élucidation. En réalité, il se peut que certains traits, externes et internes du patient nous soient difficilement supportables. Ou encore, nous sentons que la séance d’analyse apporte une perturbation désagréable à une préoccupation professionnelle plus importante, ou à une préoccupation personnelle et intime. Là aussi je ne vois pas d’autre moyen que de prendre conscience de notre propre trouble et d’en parler avec le patient, de l’admettre, non seulement en tant que possibilité mais aussi en tant que fait réel.

Remarquons que renoncer ainsi à « l’hypocrisie professionnelle », considérée jusqu’à présent comme inévitable, au lieu de blesser le patient, lui apportait, au contraire, un soulagement notable. La crise traumatique hystérique, si toutefois elle éclatait encore, était bien plus atténuée ; il fut possible de reproduire par la pensée les événements tragiques du passé sans que la reproduction amenât une nouvelle perte de l’équilibre psychique ; tout le niveau de la personnalité du patient semblait s’élever. Qu’est-ce qui avait amené cet état de choses ? Dans la relation entre le médecin et le patient, il existait un manque de sincérité, quelque chose qui n’avait pas été formulé, et le fait de s’en expliquer, en quelque sorte, déliait la langue du patient. Admettre une erreur valait à l’analyste la confiance du patient. On a presque l’impression qu’il serait utile à l’occasion de commettre des erreurs, pour en faire ensuite aveu au patient ; mais ce conseil est certainement superflu. Nous commettons de toute façon suffisamment d’erreurs et une patiente très intelligente s’indignait, à juste titre, à ce sujet, en nous disant : « Il aurait mieux valu que vous évitiez toute erreur... votre vanité, Docteur, voudrait même profiter de vos défaillances... »

D’avoir trouvé et résolu ce problème purement technique, m’ouvrit accès à un matériel caché, ou auquel jusqu’ici on avait attaché bien peu d’attention. La situation analytique, cette froide réserve, l’hypocrisie professionnelle et l’antipathie à l’égard du patient qui se dissimule derrière elle, et que le malade ressent de tous ses membres, ne diffère pas essentiellement de l’état de choses qui autrefois, c’est-à-dire dans l’enfance, l’avait rendu malade. À ce moment de la situation analytique, si nous poussions de surcroît le malade à la reproduction du trauma, l’état de fait devenait insupportable ; il ne faut donc pas s’étonner qu’elle n’ait pu avoir de résultat, ni meilleur, ni différent, que le trauma primitif lui-même. Mais la capacité d’admettre nos erreurs et d’y renoncer, l’autorisation des critiques, nous font gagner la confiance du patient. Cette confiance est ce quelque chose qui établit le contraste entre le présent et un passé insupportable et traumatogène. Ce contraste est indispensable pour que le passé soit ravivé, non pas en tant que reproduction hallucinatoire, mais bien en tant que souvenir objectif. La critique latente exprimée par mes patients découvrait, avec acuité, les traits agressifs de ma thérapeutique active, l’hypocrisie professionnelle, pour forcer la relaxation chez le patient, m’apprenant à reconnaître et à maîtriser les exagérations dans les deux sens. Je ne suis pas moins reconnaissant à ces patients qui m’ont appris que nous avons beaucoup trop tendance à persévérer dans certaines constructions théoriques, et à laisser de côté des faits qui ébranleraient notre assurance et notre autorité. En tout cas, j’ai appris pourquoi nous étions incapables d’agir sur les accès hystériques, et ce qui nous a permis finalement de réussir. Je me trouvais dans la même situation que cette dame spirituelle qui, en présence d’une de ses amies en plein état narcoleptique, ne put l’en faire sortir, ni en la secouant, ni en criant. Elle eut soudain l’idée de lui parler de façon enjouée comme à un enfant : « Vas-y, mon bébé, roule-toi par terre2... » Nous parlons beaucoup en analyse de régression à l’infantile, mais manifestement nous ne croyons pas nous-mêmes à quel point nous avons raison. Nous parlons beaucoup du clivage de la personnalité, mais il semble que nous n’estimons pas, à sa juste mesure, la profondeur de ce clivage. Si nous gardons une attitude froide et pédagogique, même en présence d’un patient en opisthotonos, nous brisons le tout dernier lien qui nous rattache à lui. Le patient sans connaissance est effectivement, dans sa transe, comme un enfant qui n’est plus sensible au raisonnement mais tout au plus à la bienveillance3 maternelle.

Si cette bienveillance vient à manquer, il se trouve seul et abandonné dans la plus profonde détresse, c’est-à-dire justement dans la même situation insupportable qui, à un certain moment, l’a conduit au clivage psychique, et finalement à la maladie. Il n’est pas étonnant que le patient ne puisse faire autrement que de répéter exactement, comme lors de l’installation de la maladie, la formation des symptômes déclenchés par commotion psychique.

Les patients ne sont pas touchés par une expression théâtrale de pitié, mais je dois dire seulement par une authentique sympathie. Je ne sais pas s’ils la reconnaissent au ton de notre voix, au choix de nos mots, ou de toute autre manière. Quoi qu’il en soit, ils devinent, de manière quasi extralucide, les pensées et émotions de l’analyste. Il ne me semble guère possible de tromper le malade à ce sujet, et les conséquences de toute tentative de duperie ne sauraient être que fâcheuses. Qu’il me soit permis de vous entretenir de ce que cette relation plus intime avec le patient m’a mieux fait comprendre. J’ai pu, tout d’abord, confirmer l’hypothèse déjà énoncée qu’on ne pourra jamais insister assez sur l’importance du traumatisme et en particulier du traumatisme sexuel comme facteur pathogène. Même des enfants appartenant à des familles honorables et de tradition puritaine sont, plus souvent qu’on osait le penser, les victimes de violences et de viols. Ce sont, soit les parents eux-mêmes qui cherchent un substitut à leurs insatisfactions, de cette façon pathologique, soit des personnes de confiance, membres de la même famille (oncles, tantes, grands-parents), les précepteurs ou le personnel domestique qui abusent de l’ignorance et de l’innocence des enfants. L’objection, à savoir qu’il s’agissait des fantasmes de l’enfant lui-même, c’est-à-dire de mensonges hystériques, perd malheureusement de sa force, par suite du nombre considérable de patients, en analyse, qui avouent eux-mêmes des voies de faits sur des enfants. Je n’ai donc pas été surpris lorsque, dernièrement, un pédagogue à l’esprit philanthropique vint me trouver, au plus profond du désespoir, et me fit part de sa découverte — maintenant pour la cinquième fois — d’une famille de la meilleure société où la gouvernante entretenait avec des garçons de neuf à onze ans une véritable vie conjugale.

Les séductions incestueuses se produisent habituellement ainsi : Un adulte et un enfant s’aiment ; l’enfant a des fantasmes ludiques, comme de jouer un rôle maternel à l’égard de l’adulte. Ce jeu peut prendre une forme érotique, mais il reste pourtant toujours au niveau de la tendresse. Il n’en est pas de même chez les adultes, ayant des prédispositions psychopathologiques, surtout si leur équilibre ou leur contrôle de soi ont été perturbés par quelque malheur, par l’usage de stupéfiants ou de substances toxiques. Ils confondent les jeux des enfants avec les désirs d’une personne ayant atteint la maturité sexuelle, et se laissent entraîner à des actes sexuels sans penser aux conséquences. De véritables viols de fillettes, à peine sorties de la première enfance, des rapports sexuels entre des femmes mûres et des jeunes garçons, ainsi que des actes sexuels imposés, à caractère homosexuel, sont fréquents.

Il est difficile de deviner quels sont le comportement et les sentiments des enfants à la suite de ces voies de faits. Leur premier mouvement serait le refus, la haine, le dégoût, une résistance violente : « Non, non, je ne veux pas, c’est trop fort, ça me fait mal, laisse-moi ! » Ceci, ou quelque chose d’approchant, serait la réaction immédiate si celle-ci n’était pas inhibée par une peur intense. Les enfants se sentent physiquement et moralement sans défense, leur personnalité encore trop faible pour pouvoir protester, même en pensée, la force et l’autorité écrasante des adultes les rendent muets, et peuvent même leur faire perdre conscience. Mais cette peur, quand elle atteint son point culminant, les oblige à se soumettre automatiquement à la volonté de l'agresseur, à deviner le moindre de ses désirs, à obéir en s’oubliant complètement, et à s’identifier totalement à l’agresseur. Par identification, disons par introjection de l’agresseur, celui-ci disparaît en tant que réalité extérieure, et devient intrapsychique ; mais ce qui est intrapsychique va être soumis, dans un état proche du rêve — comme l’est la transe traumatique —, au processus primaire, c’est-à-dire que ce qui est intrapsychique peut, suivant le principe de plaisir, être modelé et transformé d’une manière hallucinatoire, positive ou négative. Quoi qu’il en soit, l’agression cesse d’exister en tant que réalité extérieure et figée, et, au cours de la transe traumatique, l’enfant réussit à maintenir la situation de tendresse antérieure.

Mais le changement significatif, provoqué dans l’esprit de l’enfant par l’identification anxieuse avec le partenaire adulte, est l’introjection du sentiment de culpabilité de l’adulte : le jeu jusqu’à présent anodin apparaît maintenant comme un acte méritant une punition.

Si l’enfant se remet d’une telle agression, il en ressent une énorme confusion ; à vrai dire, il est déjà clivé, à la fois innocent et coupable, et sa confiance dans le témoignage de ses propres sens en est brisée. S’y ajoute le comportement grossier de l’adulte, encore plus irrité et tourmenté par le remords, ce qui rend l’enfant encore plus profondément conscient de sa faute et encore plus honteux. Presque toujours, l’agresseur se comporte comme si de rien n’était, et se console avec l’idée : « Oh, ce n’est qu’un enfant, il ne sait rien encore, il oubliera tout cela. » Après un tel événement, il n’est pas rare de voir le séducteur adhérer étroitement à une morale rigide ou à des principes religieux, en s’efforçant par cette sévérité de sauver l’âme de l’enfant. Généralement, les rapports avec une deuxième personne de confiance — dans l’exemple choisi, la mère — ne sont pas suffisamment intimes pour que l’enfant puisse trouver une aide auprès d’elle ; quelques faibles tentatives dans ce sens sont repoussées par la mère comme étant des sottises. L’enfant dont on a abusé devient un être qui obéit mécaniquement, ou qui se bute ; mais il ne peut plus se rendre compte des raisons de cette attitude. Sa vie sexuelle ne se développe pas, ou prend des formes perverses ; je ne parlerai pas ici des névroses et des psychoses qui peuvent en résulter. Ce qui importe, d’un point de vue scientifique, dans cette observation, c’est l’hypothèse que la personnalité encore faiblement développée réagit au brusque déplaisir, non pas par la défense, mais par l’identification anxieuse et l'introjection de celui qui la menace ou l’agresse. C’est seulement maintenant que je comprends pourquoi mes patients se refusent, si obstinément, à me suivre lorsque je leur conseille de réagir au tort subi par du déplaisir, comme je m’y serais attendu, par de la haine ou de la défense. Une partie de leur personnalité, le noyau même de celle-ci, est resté fixé à un certain moment et à un niveau, où les réactions alloplastiques étaient encore impossibles et où, par une sorte de mimétisme, on réagit de façon autoplastique. On aboutit ainsi à une forme de personnalité faite uniquement de Ça et de Sur-Moi, et qui, par conséquent, est incapable de s’affirmer en cas de déplaisir ; de même qu’un enfant, qui n’est pas encore arrivé à son plein développement, est incapable de supporter la solitude, s’il lui manque la protection maternelle et une tendresse considérable. Nous devons nous référer ici à des idées que Freud a développées, depuis longtemps, quand il soulignait le fait que la capacité d’éprouver un amour objectal était précédée d’un stade d’identification. Je qualifierai ce stade comme étant celui de l’amour objectal passif, ou stade de la tendresse. Des traces de l’amour d’objet peuvent apparaître déjà, mais seulement en tant que fantasme, de façon ludique. C’est ainsi que les enfants, presque tous sans exception, jouent avec l’idée de prendre la place du parent du même sexe, pour devenir le conjoint du sexe opposé, ceci, notons-le bien, en imagination seulement. En réalité, ils ne voudraient, ni ne pourraient, se passer de la tendresse et surtout de la tendresse maternelle. Si, au moment de cette phase de tendresse, on impose aux enfants plus d’amour ou un amour différent de ce qu’ils désirent, cela peut entraîner les mêmes conséquences pathogènes que la privation d’amour jusqu’ici invoquée. Cela nous entraînerait trop loin de parler, ici, de toutes les névroses et conséquences caractérologiques qui peuvent résulter de la greffe prématurée de formes d’amour passionnel et truffé de sentiments de culpabilité, chez un être encore immature et innocent. La conséquence ne peut être que cette confusion de langues à laquelle je faisais allusion dans le titre de cette conférence.

Les parents et les adultes devraient apprendre à reconnaître, comme nous analystes, derrière l’amour de transfert, soumission ou adoration de nos enfants, patients, élèves, le désir nostalgique de se libérer de cet amour opprimant. Si on aide l’enfant, le patient ou l’élève, à abandonner cette identification, et à se défendre de ce transfert pesant, on peut dire que l’on a réussi à faire accéder la personnalité à un niveau plus élevé. Brièvement, je voudrais vous indiquer quelques découvertes supplémentaires dont cette série d’observations nous promet l’accès. Nous savons, depuis longtemps, que l’amour forcé, et aussi les mesures punitives insupportables, ont un effet de fixation. Il est peut-être maintenant plus facile de comprendre cette réaction apparemment insolite, en référence à ce qui vient d’être dit. Les délits que l’enfant commet, comme en se jouant, ne sont promus à la réalité que par les punitions passionnelles qu’ils reçoivent des adultes furieux, rugissant de colère, ce qui entraîne chez un enfant, non coupable jusque-là, toutes les conséquences de la dépression. Un examen détaillé des processus de la transe analytique nous apprend qu’il n’existe pas de choc, ni de frayeur, sans une annonce de clivage de la personnalité. La personnalité régresse vers une béatitude prétraumatique, cherche à le rendre non advenu, ce qui ne surprendra aucun analyste. Il est plus étrange de voir à l’œuvre, au cours de l’identification, un deuxième mécanisme dont moi, du moins, je savais peu de choses. Je veux parler de l'éclosion surprenante et soudaine, comme après un coup de baguette magique, des facultés nouvelles qui apparaissent à la suite d’un choc. Cela fait penser aux tours de prestidigitation des fakirs qui, à partir d’une graine, font pousser, apparemment devant nos yeux, une plante avec sa tige et ses fleurs. Une détresse extrême et, surtout, l’angoisse de la mort, semblent avoir le pouvoir d’éveiller et d’activer soudainement des dispositions latentes, non encore investies, et qui attendaient leur maturation en toute quiétude. L’enfant ayant subi une agression sexuelle peut soudainement, sous la pression de l’urgence traumatique, déployer toutes les émotions d’un adulte arrivé à maturité, les facultés potentielles pour le mariage, la paternité, la maternité, facultés virtuellement préformées en lui. On peut alors parler simplement, pour l’opposer à la régression dont nous parlons d’habitude, de progression traumatique (pathologique) ou de prématuration (pathologique). On pense aux fruits qui deviennent trop vite mûrs et savoureux, quand le bec d’un oiseau les a meurtris, et à la maturité hâtive d’un fruit véreux.

Sur le plan non seulement émotionnel mais aussi intellectuel, le choc peut permettre à une partie de la personne de mûrir subitement. Je vous rappellerai le rêve typique du « nourrisson savant » que j’ai isolé, il y a tant d’années, où un nouveau-né, un enfant encore au berceau, se met subitement à parler et même à enseigner la sagesse à toute sa famille. La peur devant les adultes déchaînés, fous en quelque sorte, transforme pour ainsi dire l’enfant en psychiatre ; pour se protéger du danger que représentent les adultes sans contrôle, il doit d’abord savoir s’identifier complètement à eux. C’est incroyable, ce que nous pouvons vraiment apprendre de nos « enfants savants », les névrosés.

Si les chocs se succèdent au cours du développement, le nombre et la variété des fragments clivés s’accroissent, et il nous devient rapidement difficile, sans tomber dans la confusion, de maintenir le contact avec les fragments, qui se comportent tous comme des personnalités distinctes qui ne se connaissent pas les unes les autres. Cela peut finalement déterminer un état que l’on peut, sans crainte, désigner comme atomisation, si l’on veut poursuivre l’image de la fragmentation ; et il faut beaucoup d’optimisme pour ne pas perdre courage face à cet état de fait. J’espère cependant qu’ici encore, il sera possible de trouver des voies qui permettront de lier entre eux les divers fragments.

À côté de l’amour passionné et des punitions passionnelles, il existe un troisième moyen de s’attacher un enfant, c’est le terrorisme de la souffrance. Les enfants sont obligés d’aplanir toutes sortes de conflits familiaux, et portent, sur leurs frêles épaules, le fardeau de tous les autres membres de la famille. Ils ne le font pas, en fin de compte, par pur désintéressement, mais pour pouvoir jouir à nouveau de la paix disparue, et de la tendresse qui en découle. Une mère qui se plaint continuellement de ses souffrances peut transformer son enfant en une aide soignante, c’est-à-dire en faire un véritable substitut maternel, sans tenir compte des intérêts propres de l’enfant.

Si cela venait à se confirmer, nous serions obligés, je crois, de réviser certains chapitres de la théorie sexuelle et génitale. Les perversions, par exemple, ne sont peut-être infantiles que pour autant qu’elles demeurent au niveau de la tendresse ; lorsqu’elles se chargent de passion et de culpabilité conscientes, elles témoignent peut-être déjà d’une stimulation exogène, d’une exagération névrotique secondaire. De même, dans ma propre théorie de la génitalité, je n’ai pas tenu compte de cette différence entre la phase de tendresse et la phase de passion. Dans la sexualité de notre époque, quelle part de sadomasochisme est conditionnée par la culture (c’est-à-dire ne prend sa source que dans le sentiment de culpabilité introjecté), et quelle part, demeurée autochtone, se développe comme une phase d’organisation propre ? Cela est réservé à des recherches ultérieures.

Je serais heureux si vous pouviez prendre la peine de vérifier tout cela, sur le plan de votre pratique et de votre réflexion ; si aussi vous suiviez mon conseil d’attacher, dorénavant, plus d’importance à la manière de penser et de parler de vos enfants, de vos patients et de vos élèves, derrière laquelle se cachent des critiques, et ainsi leur délier la langue, et avoir l’occasion d’apprendre pas mal de choses.

Post-Scriptum

Cette suite de réflexions ne fait qu’aborder de façon descriptive ce qu’il y a de tendre dans l’érotisme infantile, et ce qu’il y a de passionné dans l’érotisme adulte ; elle laisse en suspens le problème de l’essence même de leur différence. La psychanalyse peut soutenir le concept cartésien qui fait, des passions, le produit de la souffrance, mais elle pourra peut-être aussi répondre à la question de savoir ce qui introduit, dans la satisfaction ludique de la tendresse, l’élément de souffrance, donc le sadomasochisme. Ces contradictions nous font pressentir entre autres que, dans l’érotisme de l’adulte, le sentiment de culpabilité transforme l’objet d’amour en un objet de haine et d’affection, c’est-à-dire un objet ambivalent. Tandis que cette dualité manque encore chez l’enfant au stade de la tendresse, c’est justement cette haine qui surprend, effraye et traumatise un enfant aimé par un adulte. Cette haine transforme un être qui joue spontanément, et en toute innocence, en un automate, coupable de l’amour, et qui, imitant anxieusement l’adulte, s’oublie pour ainsi dire lui-même. C’est ce sentiment de culpabilité, et la haine contre le séducteur, qui confèrent aux rapports amoureux des adultes l’aspect d’une lutte effrayante pour l’enfant, scène primitive qui se termine au moment de l’orgasme ; cependant que l’érotisme infantile, en l’absence de « lutte des sexes », demeure au niveau des jeux sexuels préliminaires, et ne connaît de satisfactions qu’au sens de la satiété, et non au sens du sentiment de l’anéantissement de l’orgasme. La théorie de la génitalité, qui essaye de donner une explication d’ordre phylogénétique de la lutte des sexes, devra tenir compte de cette différence entre les satisfactions érotiques infantiles et l’amour, imprégné de haine, de la copulation de l’adulte.